Trenderz’s Kim Tran says influencer marketing misses how Africa actually buys

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Kim Tran, directrice générale et co-fondatrice de Trenderz, une startup abidjanaise spécialisée dans la creator economy, passe près d’une décennie à travailler dans le marketing d’influence en Afrique francophone. Elle connaît les agences, les cycles de pricing, les clients. Quand elle a lancé Trenderz en 2024, elle construisait sur un terrain qu’elle maîtrisait bien. À la mi-2025, elle avait décidé de tout démolir.

Aujourd’hui, Trenderz est une plateforme d’infrastructure de réservation et d’attribution qui trace la recommandation d’un créateur du premier clic jusqu’à la réservation confirmée et au versement d’une commission fixe. La couche agence a disparu. Le nouveau modèle est transactionnel, data-driven, et déjà déployé sur cinq marchés africains.

Lina Kacyem, investment manager chez Launch Africa Ventures, s’est entretenue avec Kim Tran pour parler du pivot, de ce que trois mois avec le programme Creator Ventures de 500 Global lui ont appris, et pourquoi elle pense que l’économie de la recommandation en Afrique est cent fois plus grande que le seul marché influenceurs.

1. La création et la réorientation de Trenderz

Kim Tran (à gauche) lors de l’Africa Creator Summit, Lagos, Nigeria, en janvier 2026. Source de l’image : Kim Tran.

Lina Kacyem : Trenderz, c’était autre chose au départ. Peux-tu expliquer le pivot et ce qui t’a convaincue que c’était la bonne direction ?

Kim Tran : Trenderz a démarré en 2024 à Abidjan, en Côte d’Ivoire, comme un modèle hybride agence et abonnement-en-tant-que-service (SaaS) pour le secteur du tourisme et des loisirs. Nous orchestrions des collaborations entre établissements et créateurs de contenu, et nous avions construit une plateforme SaaS avec une couche marketplace pour aider les hôtels, restaurants, spas et lieux d’activités à gérer leurs campagnes de marketing d’influence et à se connecter aux bons créateurs. Après un an et demi d’opérations, deux choses sont devenues claires.

Premièrement, le business fonctionnait. Les établissements payaient ; la demande était réelle. Mais le modèle ne scalait pas. Chaque nouveau client demandait du temps humain, et nos unit economics étaient plafonnées par le nombre de campagnes que mon équipe pouvait orchestrer manuellement chaque mois.

Deuxièmement — et c’est ce qui a tout déclenché — nous nous sommes rendu compte que nous résolvions le mauvais problème. Nos clients ne nous demandaient pas un outil de gestion d’influenceurs. Ils nous demandaient de la conversion : des réservations, des clients. Pas des impressions, pas des vues, pas des taux d’engagement. Des clients réels, attribuables au créateur qui les avait amenés. Chaque conversation avec un directeur d’hôtel finissait de la même façon : « Nous ne voulons pas voir des vues ou des likes. Nous voulons des clients — et savoir quels créateurs remplissent réellement nos chambres. »

Ce signal a tout changé. Nous n’étions pas en train de construire un service marketing. Nous étions assis sur un vide beaucoup plus grand : l’infrastructure qui permet de transformer la recommandation sociale en transactions traçables et monétisées.

La décision de tuer le modèle hybride agence/SaaS pour évoluer vers une infrastructure pure a été la plus difficile que nous ayons jamais prise. Elle impliquait d’arrêter une activité rentable pour tout reconstruire depuis zéro, sans aucune garantie que la nouvelle version trouverait son marché aussi vite. Mais le signal était constant. À la mi-2025, la conviction était prise. Au premier trimestre (T1) 2026, le système de réservation, la couche d’attribution et l’infrastructure de paiement créateurs sont passés en production. Aujourd’hui, chaque réservation générée par un créateur sur Trenderz est trackée de bout en bout : contenu, clic, acompte et paiement créateur — sur une seule plateforme.

Kacyem : Qu’est-ce que vous avez dû abandonner en pivotant ? Et qu’est-ce que ça vous a appris sur la façon de construire dans ce marché ?

Tran : Trois choses, chacune douloureuse à sa manière.

Premièrement, nous avons abandonné un modèle de revenu qui marchait. La couche agence générait du chiffre d’affaires mensuel avec des marges correctes et des clients qui revenaient. La tuer, c’était accepter zéro revenu pendant toute la durée de la reconstruction, tout en continuant à payer l’équipe et à livrer le nouveau produit. Sans les 250 000 dollars de pré-seed apportés par Digital Africa, GIZ et un pool d’angels stratégiques, ce trou de trésorerie aurait été impossible à combler.

Deuxièmement, nous avons renoncé à un terrain que nous connaissions bien. J’ai pratiqué le marketing d’influence en Afrique francophone pendant huit ans avant Trenderz. Je connaissais les agences, les clients, les cycles de pricing, les cycles de vente. Passer à un modèle d’infrastructure, c’était entrer dans un métier différent : développement produit beaucoup plus long, conversations commerciales plus complexes, investissement initial plus lourd. Mais c’est aussi un métier où ce qu’on construit reste — alors qu’en agence, chaque campagne se revend à zéro.

Le troisième renoncement a été le plus contre-intuitif. Nous avons accepté de sortir d’une catégorie existante. Quand vous êtes une agence ou un SaaS, les acheteurs vous comprennent en cinq secondes. Quand vous êtes une infrastructure de réservation boostée par la creator economy, vous devez expliquer ce que vous faites à chaque conversation, parce que la catégorie n’existe pas encore. Plus difficile à vendre, plus difficile à pitcher aux investisseurs, plus difficile même à expliquer à votre propre équipe — jusqu’à ce que les premiers chiffres commencent à valider la thèse.

Ce marché m’a appris trois choses. Premièrement, la distribution prime sur le produit — en Afrique francophone, le meilleur outil perd face à un outil moins bon relayé par les bonnes personnes. Les modèles importés ne fonctionnent pas — les startups creator economy occidentales reposent sur des abonnements, des tip jars, du Patreon. Rien de tout ça ne tient ici. Le consommateur africain est WhatsApp-first, les paiements sont fragmentés entre mobile money, espèces et carte, et la recommandation personnelle reste le premier canal de décision, bien avant la découverte algorithmique. Et enfin, l’infrastructure manquante est l’opportunité.

Dans tous les marchés que j’ai opérés — France, Royaume-Uni, Afrique francophone — les plus grandes entreprises sont celles qui ont construit les rails que les autres utilisent. Stripe pour les paiements en ligne. Shopify pour le e-commerce. Flutterwave pour la fintech panafricaine. La creator economy et le tourisme en Afrique n’ont pas encore d’équivalent. C’est précisément le vide que nous comblons — et il est beaucoup plus grand que ce que nous imaginions au départ.

Kacyem : Tu viens de terminer 500 Global Creator Ventures — seule startup d’Afrique subsaharienne sélectionnée parmi plus de 1 100 candidatures dans 70+ pays. Qu’est-ce que tu en retiens ?

Tran : Cette expérience a été un véritable tournant dans mon parcours de fondatrice. Trois mois avec 500 Global Creator Ventures, c’est l’équivalent d’un an d’apprentissage compressé. On en sort différemment positionnée, différemment connectée, et avec une lecture beaucoup plus dure de ses propres angles morts.

Ce que je retiens d’abord, c’est l’exigence sur la précision du narratif. 500 Global ne te demande pas de pitcher ton produit. Ils te demandent de pitcher ta thèse de marché et de la défendre face à des partenaires, des fondateurs seniors et des investisseurs qui ont vu défiler des milliers de startups. Tu arrives en pensant que tu sais raconter l’histoire de Trenderz. Tu repars en l’ayant réécrite plusieurs fois, parce que chaque version révèle ce qui ne tient pas.

Ce qui m’a le plus surprise, c’est à quel point l’Afrique francophone reste un marché à raconter. Beaucoup de mentors et de co-fondateurs dans le programme n’avaient jamais opéré ici, ni même réfléchi sérieusement à ce marché. J’ai passé une partie importante de mes échanges à poser le contexte : pourquoi WhatsApp domine, pourquoi le mobile money structure tout, pourquoi la recommandation personnelle est le premier canal de décision, bien avant la découverte algorithmique. Cet exercice de pédagogie permanente m’a forcée à construire une thèse beaucoup plus solide, parce que je ne pouvais rien tenir pour acquis. Aujourd’hui, c’est probablement ce qui me sert le plus avec les investisseurs internationaux : je sais traduire mon marché pour quelqu’un qui ne l’a jamais vu — et c’est devenu un avantage compétitif.

L’un des retours les plus précieux est venu d’un mentor du programme à qui je pitchais Trenderz comme une plateforme creator economy avec une couche de réservation. Il m’a dit : « Tu n’es pas de l’adtech, et tu n’es pas juste une startup creator economy. Tu construis une infrastructure de réservation pour l’économie de la recommandation, appliquée au tourisme et aux loisirs. Repositionne-toi. » Cette phrase a tout changé dans la façon dont je pitche Trenderz aujourd’hui.

Le programme s’est conclu au 1 Billion Followers Summit à Dubaï, où nous avons présenté Trenderz devant les opérateurs et investisseurs majeurs de la creator economy mondiale. C’est là qu’on mesure concrètement à quel point l’Afrique francophone reste à raconter — et à quel point les modèles que nous construisons ici commencent à intéresser les écosystèmes globaux.

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Équipe Trenderz. Source de l’image : Kim Tran.

Kacyem : La rémunération des créateurs en Afrique est très opaque. Comment cette fragmentation bloque-t-elle tout l’écosystème ?

Tran : Sur le terrain, la rémunération des créateurs en Afrique francophone repose encore sur quatre modèles dominants — et aucun ne fonctionne vraiment.

Le premier, c’est le forfait à l’avance : une marque paie un créateur pour publier du contenu, avec un montant qui varie selon la taille de l’audience. Le risque tombe entièrement sur l’acheteur : il paie pour une promesse d’audience, sans garantie sur les résultats. Beaucoup de marques ont été échaudées par des campagnes qui généraient des likes mais zéro client.

Le deuxième, c’est le troc : un repas offert contre une publication, une nuit d’hôtel contre une story. Très répandu dans nos marchés du tourisme et des loisirs. Ça dévalorise le travail du créateur, rend toute mesure de retour sur investissement (ROI) impossible, et maintient le secteur dans une économie informelle.

Le troisième, c’est le bouche-à-oreille amplifié : une marque envoie un produit ou offre une expérience et espère que le créateur en parlera. Aucun contrat, aucune rémunération formelle, aucun engagement.

Le quatrième, c’est l’affiliation classique : un lien tracké qui pointe vers le site du marchand, capture la vente et déclenche une commission créateur. C’est le modèle dominant pour Amazon Affiliate ou ShopLTK aux États-Unis. En Afrique francophone, ça ne fonctionne tout simplement pas pour le tourisme et l’hôtellerie : la grande majorité des établissements n’a pas de site de réservation en ligne, donc il n’y a rien vers quoi tracker un clic. Et payer cinquante créateurs par mois dans cinq pays en cinq devises via les rails internationaux est techniquement très complexe aujourd’hui.

Le défaut structurel commun à ces quatre modèles est le même : aucun ne couvre la chaîne de valeur complète. Chacun possède un fragment — la mise en relation pour les agences, l’audience pour les forfaits, l’attribution pour les affiliés — mais aucun ne porte simultanément la mise en relation, la réservation, le paiement, l’attribution et le paiement créateur sur une seule plateforme. La chaîne est éclatée entre WhatsApp, un Google Calendar, du cash ou du mobile money, et un virement soixante jours plus tard. Tant que ces fonctions ne sont pas unifiées, professionnaliser la creator economy en Afrique francophone est mécaniquement impossible.

Kacyem : Où en est Trenderz aujourd’hui — et sur quoi tu te concentres en ce moment ?

Tran : Aujourd’hui, Trenderz, c’est trois choses concrètes qui se renforcent mutuellement.

Premièrement, une traction réelle qui a passé ses premiers paliers. Nous opérons activement dans trois pays — Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun — avec une présence opérationnelle sur cinq marchés africains au total, incluant le Bénin et la République Démocratique du Congo (RDC). Plus de 900 établissements partenaires et 6 000 créateurs et recommandeurs sont inscrits sur la plateforme. Nous générons de vraies réservations chaque semaine, avec une croissance mensuelle moyenne de près de 50 % depuis le début de l’année 2026. Le mix clients est devenu intéressant : des établissements indépendants comme des hôtels boutique, des restaurants gastronomiques et des spas, aux côtés de groupes établis comme Pathé Cinéma, Pizza Hut et Seen Hôtel Abidjan.

Deuxièmement, une équipe structurée. Nous sommes dix aujourd’hui, répartis entre Abidjan, Lomé et Dakar. Le pré-seed que nous avons levé nous a permis de passer d’un modèle « fondateurs-qui-font-tout » à une vraie organisation capable d’opérer dans plusieurs pays simultanément.

Troisièmement, et c’est le plus important : ce mois-ci, nous lançons la version deux (V2) de Trenderz — une étape majeure. Jusqu’ici, la plateforme était centrée sur les créateurs de contenu : ceux qui se définissent comme tels et ont déjà une audience installée. Avec la V2, nous ouvrons l’infrastructure à toute personne qui recommande des lieux à son entourage.

En Afrique, la recommandation personnelle est le premier canal de décision pour sortir, manger ou réserver. Tout le monde connaît cette personne dans son cercle — celle qu’on appelle quand on cherche un bon resto, un bon spa, un bon plan. La V2 transforme ce comportement social en économie qui rémunère les personnes qui l’ont toujours animé, sans jamais avoir été payées pour ça. Une étudiante à Cocody qui poste ses restaurants en story peut créer sa page Trenderz aujourd’hui et toucher sa première commission cette semaine — sans avoir jamais été « créatrice de contenu ».

Sur les quatre chantiers sur lesquels je me concentre en ce moment : l’exécution du lancement V2 et l’activation de nos premiers recommandeurs ; la préparation de notre levée seed avec un pool restreint d’investisseurs stratégiques ; l’opérationnalisation de notre roadmap IA — dix-huit mois de données transactionnelles propriétaires commencent à alimenter des agents prédictifs pour le matching créateurs-établissements et le scoring de performance ; et la préparation de notre première expansion vers l’Afrique anglophone, avec l’Afrique du Sud comme marché pilote ciblé pour fin 2026.

Ce qui m’excite le plus en ce moment, c’est que toutes ces pièces se renforcent entre elles. La V2 nous donne plus de données. Plus de données nourrit nos agents IA. Les agents améliorent les performances pour les établissements et les créateurs. Cette performance attire de nouveaux partenaires et créateurs. Et la traction renforce notre crédibilité auprès des investisseurs. Le cycle vertueux entre infrastructure, données et IA est en train de s’enclencher.

Kacyem : Dans cinq ans, si Trenderz a réussi, à quoi ressemble le marché ?

Tran : Dans cinq ans, si nous avons réussi, le marketing d’influence tel qu’on le connaît aujourd’hui en Afrique francophone se sera fondamentalement transformé — et ce sera une bonne nouvelle pour tout l’écosystème.

Ce qu’on appelle « marketing d’influence » aujourd’hui est une économie de promesses : les marques paient pour de la visibilité espérée, les créateurs publient pour des résultats incertains, et tout le monde négocie au cas par cas sans données ni rails standardisés. Dans cinq ans, cette économie aura évolué vers quelque chose de fondamentalement différent : une économie de la recommandation tracée, mesurée, rémunérée à la performance.

Ce qui m’enthousiasme le plus dans le potentiel d’impact de Trenderz, c’est ce que ça signifie pour des dizaines de millions de jeunes Africains. Sur un continent où la moitié de la population a moins de vingt-cinq ans et où l’accès à l’emploi formel reste un défi, Trenderz ouvre une nouvelle catégorie de revenu — accessible sans capital de départ, sans diplôme, sans réseau professionnel préexistant. Des personnes qui partagent du contenu sur les réseaux sociaux et recommandent des lieux à leur entourage chaque semaine pourront enfin monétiser ce comportement social. Pour beaucoup, ce ne sera pas un loisir : ce sera un premier revenu, un complément de salaire, un tremplin vers l’autonomie économique.

En définitive, je pense que Trenderz ne sera pas vu comme une startup creator economy ni comme une startup tourisme. Nous serons vus comme une infrastructure financière dédiée à un type de transaction très spécifique : la transaction recommandée. Notre modèle économique se rapprochera davantage d’un Flutterwave appliqué à une verticale particulière que d’une plateforme d’influence classique. C’est cette mutation catégorielle qui change la nature même de ce que nous construisons — et ce qui, je crois, va redéfinir la place de l’Afrique francophone dans la cartographie mondiale de la creator economy.

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